Une hospitalité à l’infini prise dans un goulot d’étranglement

La frontière débute dans le regard de l’autre. Les sans-maison traversent une frontière de verre où la misère regarde la misère. Le matin, ils se réveillent comme des condamnés du jour. La ville est une embûche pour une vie de pierre. La police et les éducateurs font leur travail dans des corridors sans fin. Dès dix heures du matin, les sans-maison pleurent dans un téléphone sans fil un lit pour le soir. Un toit comme un téléphone portable. 

Les sans-maison consomment des heures et des heures de ville. Leurs journées ressemblent sans cesse aux autres journées. Le désert s’est peu à peu installé dans l’ordinaire. Les cendres du silence sont ébruitées par la file passante des grands autobus. Le prix d’un café en terrasse oscille entre un et deux euros. Deux heures de mains cousues pour à peine une heure de parasol. Les sans-maison sont des consommateurs rendus pressés par le gardiennage des serveurs de terrasse.

Les sans-maisons guettent l’apparition sur le trottoir du Palais d’Hiver de l’espoir. Ils trébuchent sur le versant du sens à donner à cette nouvelle journée d’attente.

Les promeneurs de la ville déambulent dans de belles chaussures de professeur. Mais ces chaussures sont le plus souvent aveugles. Dans la rue chacun se croise. La frontière est ouverte, mais les chemins de rencontre s’estompent très vite. Chacun va pour soi.

À midi, les sans- maison défilent au   guichet alimentaire. Deux heures de salle d’attente que la tristesse envahit. La ville est une ruche qui fait beaucoup de bruit souvent pour pas grand-chose. D’un côté les affairés, les bien nés, les clients, les touristes. De l’autre, les blessés de l’existence chassés de leur vie par un chapelet de loup, de mésaventure, de discorde et de manque de chance.

L’espoir d’avoir un lit, la nuit, finit par occuper toute la place. Le système de sauvetage des vies désabritées est sauvage et mortifère. Une sorte de caricature de la pénitencerie ; dédiée à la survie à raz de terre de la grande pauvreté. L’inconfort magistral de l’attente d’un lit pour le soir est une tragédie.. Et l’absurdité punitive d’une organisation de rotation temporaire des séjours d’hiver accroît l’anxiété et l’humiliation.

Que se passe-t-il à ce moment-là dans la tête d’un sans -maison? Ce jour-là. Le soir qui précède le départ du centre d’hébergement d’urgence, après quinze nuits de halte et peut être de réconfort , au moins de repos. Le chemin de l’espoir s’efface comme tombe une lame de guillotine. La frayeur du silence de la solitude absolue reprend pour la énième fois son bâton de pèlerin. Est-ce de la punition, de l’inconscience ou du mépris?. C’est en tout cas de l’indignité.

Marc LOSSON

Bénévole au CAU Trégey et à la maison relais Sichem